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Quand refuser la Trinité oblige à forcer l’Écriture : Analyse biblique et philologique de la théologie des Témoins de Jéhovah

  • Photo du rédacteur: Cyprien.L
    Cyprien.L
  • 27 déc. 2025
  • 55 min de lecture

Dernière mise à jour : 29 déc. 2025

Analyse biblique et philologique approfondie de la théologie des Témoins de Jéhovah à partir de la Septante, de Daniel, de la sagesse biblique et du Nouveau Testament grec. Cet article montre pourquoi le refus de la Trinité fragmente la Révélation, introduit des incohérences internes, et conduit à une conception instable de l’unité divine.
Solitude ou unité ?

Avant-Propos


Avant d’entrer dans l’argumentation, il convient de préciser le cadre et l’intention de ce travail. L’analyse proposée s’appuie sur un corpus réel et explicitement mobilisé : les sources internes officielles des Témoins de Jéhovah, au premier rang desquelles la Traduction du Monde Nouveau et les publications doctrinales de la Watch Tower, confrontées aux textes bibliques anciens dans leurs langues et témoins majeurs — Septante grecque (Vaticanus, Sinaiticus, Alexandrinus), texte massorétique et araméen du livre de Daniel — ainsi qu’aux données juives antiques et patristiques antérieures aux controverses nicéennes. Des travaux critiques contemporains, académiques et apologétiques, sont également pris en compte lorsque cela éclaire la cohérence d’ensemble.


Il ne s’agit ni d’une polémique confessionnelle ni d’un plaidoyer dogmatique posé a priori. La démarche est celle de la théologie fondamentale et de la philologie : lire les textes, examiner les catégories qu’ils mobilisent, mesurer la cohérence interne des systèmes qui prétendent en rendre compte, et tirer les conséquences rationnelles qui en découlent. Les doctrines des Témoins de Jéhovah sont donc présentées à partir de leurs propres formulations, puis interrogées à partir des mêmes Écritures qu’elles revendiquent.


Le principe directeur est simple : la Trinité n’est pas ici invoquée comme un postulat imposé de l’extérieur, mais examinée comme une clé explicative possible de la Révélation biblique. L’enquête procède inversement : des textes à la logique, de la logique aux implications théologiques. C’est précisément à ce niveau que se joue l’enjeu. Si une lecture fragmente l’Écriture, multiplie les exceptions, neutralise des pans entiers du corpus ancien ou conduit à des contradictions concernant l’être même de Dieu — sa perfection, son immutabilité, son unicité — alors le problème n’est pas la complexité de la Révélation, mais l’insuffisance du cadre interprétatif.


L’hypothèse qui guide ces pages est donc la suivante : ce n’est pas la doctrine trinitaire qui obscurcit la Bible, mais son refus. En voulant préserver une unité divine conçue comme monade solitaire, certaines lectures se condamnent à forcer les textes, à appauvrir leurs catégories et, finalement, à rendre Dieu incohérent avec ce qu’il révèle de lui-même. C’est cette hypothèse que l’article se propose d’examiner, pas à pas, à partir des Écritures elles-mêmes.


Introduction générale


La fausse simplicité de la monade et l’épreuve de la cohérence biblique


Le débat autour de la Trinité est souvent présenté comme une alternative trompeuse : d’un côté, une foi biblique supposée simple, unitaire, immédiatement lisible ; de l’autre, une construction théologique tardive, complexe, étrangère à l’Écriture. Cette mise en scène rhétorique a l’avantage de la clarté, mais elle ne résiste pas à l’examen attentif des textes. Car la question décisive n’est pas de savoir si la Bible emploie ou non le mot « Trinité », mais si elle peut être lue de manière cohérente sans recourir à une intelligence relationnelle de l’unité divine.


L’enjeu n’est donc pas d’ajouter quelque chose à la Révélation, mais de vérifier si un certain cadre interprétatif permet réellement de tenir ensemble ce que l’Écriture affirme. Dieu est un, Dieu crée par sa Parole, Dieu agit par son Esprit, la Sagesse est auprès de lui avant toute œuvre, le Fils de l’homme reçoit autorité et gloire, Dieu ne partage pas sa gloire avec un autre et pourtant il la communique sans se renier. Ces affirmations ne sont pas marginales : elles structurent l’Ancien Testament, traversent la littérature sapientielle, culminent dans les visions prophétiques et trouvent leur pleine expression dans le Nouveau Testament et l’Apocalypse.


Or une lecture strictement monadique, qui conçoit Dieu comme une solitude absolue, est contrainte de traiter ces données comme autant d’exceptions à neutraliser. Elle fragmente les textes, isole les passages, multiplie les distinctions ad hoc et finit par produire un Dieu qui semble agir de manière redondante, changer de mode d’être ou introduire des médiations inutiles. La simplicité revendiquée devient alors une simplification appauvrissante, et la défense de l’unicité se retourne paradoxalement contre la cohérence même du monothéisme.


L’objectif de cet article n’est pas de défendre la Trinité comme un slogan confessionnel, mais de poser une question plus fondamentale : quel cadre interprétatif permet de rendre compte de l’ensemble des données bibliques sans contradiction interne ? Si la doctrine trinitaire apparaît, au terme de l’analyse, non comme un ajout artificiel mais comme une clé de lecture unifiante, alors le véritable problème ne sera plus sa prétendue complexité, mais l’insuffisance des modèles qui prétendent s’en passer.


C’est à cette épreuve de cohérence que seront confrontées, dans les pages qui suivent, les positions des Témoins de Jéhovah, non à partir d’un dogme opposé, mais à partir des textes qu’ils reconnaissent eux-mêmes comme inspirés.


I. Exposé fidèle de la théologie des Témoins de Jéhovah


Une cohérence interne revendiquée


Avant toute critique, il est indispensable de présenter la théologie des Témoins de Jéhovah telle qu’elle se comprend elle-même. La force apparente de ce système tient précisément à sa cohérence interne : chaque doctrine est articulée aux autres, et aucune ne peut être modifiée sans faire vaciller l’ensemble. C’est pourquoi toute réfutation sérieuse doit d’abord respecter cette architecture.


Au centre se trouve une conception de Dieu définie par une unicité strictement monadique. Dieu — nommé Jéhovah — est conçu comme une personne unique, absolument seule dans son être, sans distinction interne, sans relation constitutive. Son unicité est comprise avant tout de manière arithmétique et exclusive : être un signifie être seul. Toute distinction réelle au sein de Dieu est donc exclue par principe, car perçue comme une atteinte directe au monothéisme.


Dans ce cadre, Jésus-Christ ne peut être que fondamentalement distinct de Dieu. Il est présenté comme la première création de Jéhovah, une créature spirituelle unique, antérieure à toutes les autres, par laquelle Dieu aurait ensuite créé l’univers. Cette créature première est identifiée à l’archange Michel dans son existence préhumaine. Jésus n’est donc ni éternel ni consubstantiel à Dieu ; il possède une dignité exceptionnelle, mais dérivée, subordonnée et non partagée.


L’Esprit saint, quant à lui, n’est pas compris comme une personne, mais comme une force active, une puissance par laquelle Dieu agit dans le monde. Il ne possède ni volonté propre, ni identité personnelle, ni relation interne à Dieu. Cette conception permet d’éviter toute triade personnelle et de maintenir une structure strictement unitaire.


Sur le plan du culte, cette théologie entraîne un rejet radical de toute liturgie visible et symbolique. Les signes matériels — encens, autel, vêtements sacrés, gestes rituels — sont perçus comme des résidus idolâtres hérités de traditions humaines. Le culte véritable doit être dépouillé, intellectuel, centré sur l’enseignement doctrinal et l’obéissance organisationnelle. Toute sacralisation du geste, de l’espace ou de la matière est considérée comme une corruption de l’adoration « en esprit et en vérité ».


Enfin, la méthode de lecture biblique qui soutient cet édifice est résolument fonctionnelle. Les titres, attributs et rôles attribués à Jésus dans l’Écriture sont compris non comme des indications ontologiques, mais comme des fonctions déléguées. Lorsque des passages semblent attribuer au Christ des prérogatives divines, ils sont interprétés comme des honneurs accordés par Dieu, non comme une participation réelle à l’être divin.


Pris dans son ensemble, ce système se présente comme simple, rationnel et biblique. Il prétend préserver la transcendance de Dieu, éviter toute spéculation métaphysique et maintenir un monothéisme clair, lisible et immédiatement compréhensible. C’est précisément cette prétention à la simplicité et à la fidélité biblique qui doit maintenant être éprouvée, non à partir d’un dogme opposé, mais à partir des textes eux-mêmes et de la cohérence qu’ils exigent.


II. La Septante comme clé herméneutique décisive


Un horizon textuel neutralisé


Toute lecture biblique sérieuse doit commencer par une question préalable rarement posée dans les débats contemporains : quels textes lisaient réellement les auteurs du Nouveau Testament et les premières communautés juives et chrétiennes ? La réponse est connue, mais souvent sous-estimée dans ses conséquences : il s’agit, pour une large part, de la Septante grecque. Or cette donnée suffit déjà à déplacer profondément le cadre du débat.


La Septante n’est pas une traduction marginale ou tardive. Elle constitue, pour le judaïsme du Second Temple, une Écriture pleinement reçue, utilisée dans la liturgie, la catéchèse et la réflexion théologique. Elle est le texte biblique majoritairement cité dans le Nouveau Testament et elle façonne le vocabulaire théologique dans lequel s’exprime la foi chrétienne naissante. Ignorer ou relativiser son importance revient à lire la Bible hors de son contexte réel de réception.


C’est précisément ici que surgit une première difficulté majeure pour la théologie des Témoins de Jéhovah. La Septante ignore totalement le schéma d’un monde céleste réduit à un archange unique et solitaire. Elle emploie au contraire un vocabulaire pluriel et hiérarchisé pour décrire les médiations célestes : anges, puissances, principautés, trônes, seigneuries. L’univers spirituel qui s’y déploie est structuré, différencié, et ne se laisse jamais réduire à une figure unique intermédiaire entre Dieu et le monde.


Plus encore, la Septante recourt à des catégories théologiques qui rendent difficile, voire impossible, l’idée d’un Christ situé dans un entre-deux ontologique, « ni Dieu ni vraiment créature ordinaire ». Les notions de Sagesse, de Parole, de Gloire, de Nom et de Seigneurie y sont chargées d’une densité théologique que l’on ne peut neutraliser sans altérer profondément le texte. Ces réalités ne sont pas présentées comme des outils extérieurs à Dieu, mais comme des expressions intrinsèques de son agir et de sa présence.


Face à cette richesse, la stratégie interprétative des Témoins de Jéhovah apparaît clairement : la Septante doit être rendue théologiquement inoffensive. Cela passe par une double opération. D’une part, une surinterprétation lexicale, où certains termes sont systématiquement affaiblis pour éviter leurs implications ontologiques. D’autre part, une réécriture ponctuelle de passages clés dans la Traduction du Monde Nouveau, destinée à aligner le texte sur un cadre doctrinal préétabli.


Cette neutralisation n’est pas un détail technique. Elle révèle un choix herméneutique fondamental : ce n’est plus la cohérence du corpus biblique ancien qui oriente la lecture, mais la nécessité de préserver un modèle monadique préalable. Dès lors, la question n’est plus de savoir si la Septante est compatible avec la théologie des Témoins de Jéhovah, mais si cette théologie peut réellement rendre compte de la richesse et de la complexité du texte biblique tel qu’il a été transmis, reçu et médité aux origines mêmes du christianisme.


III. Daniel : la monade débordée par le texte


Quand la vision prophétique excède toute lecture strictement unitaire


Le livre de Daniel constitue un point de résistance majeur pour toute théologie qui entend maintenir une conception strictement monadique et solitaire de Dieu. La difficulté ne provient ni d’une relecture chrétienne tardive ni d’un glissement doctrinal postérieur, mais du texte lui-même, dans sa langue araméenne originelle et dans sa réception antique. Les Témoins de Jéhovah reconnaissent pleinement l’autorité de Daniel ; c’est donc à partir de ce terrain commun que l’analyse doit être menée.


Le passage central se trouve en Daniel 7,13-14. Le texte araméen décrit une scène structurée autour de deux figures distinctes :


« Je regardais, pendant mes visions nocturnes, et voici : avec les nuées des cieux venait quelqu’un comme un fils d’homme ; il s’avança jusqu’à l’Ancien des jours, et on le fit approcher de lui. Et on lui donna domination, gloire et royauté ; et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera pas, et sa royauté ne sera pas détruite. »

La distinction entre l’Ancien des jours et celui qui vient sur les nuées est irréductible. Le texte ne permet ni de les confondre, ni de réduire l’un à une simple manifestation symbolique de l’autre. La scène est relationnelle, structurée, hiérarchisée, et non monolithique. Mais l’élément le plus décisif ne réside pas seulement dans cette distinction, il se trouve dans le choix du vocabulaire employé pour qualifier la relation des nations au Fils de l’homme. Le texte affirme que « tous les peuples, nations et langues le servirent ». Le verbe araméen utilisé ici est pelach. Ce point est crucial, car Daniel emploie ce verbe de manière rigoureuse et cohérente dans l’ensemble de son livre.



Pelach ne désigne pas un service politique, administratif ou fonctionnel. Il est réservé au service cultuel, c’est-à-dire au service rendu à une divinité. Daniel l’emploie explicitement pour le culte dû à Dieu, mais aussi — précisément pour dénoncer l’idolâtrie — pour le culte rendu à de fausses divinités.


Ainsi en Daniel 3, le même verbe est utilisé pour désigner le service idolâtre exigé par la statue dressée par Nabuchodonosor. Le scandale n’est pas le service en soi, mais l’objet auquel il est adressé. Daniel connaît parfaitement d’autres registres lexicaux. S’il avait voulu exprimer une simple soumission politique, une obéissance fonctionnelle ou une autorité déléguée, il disposait de termes appropriés. Or ces termes existent, et ils ne sont pas employés ici.


Le choix de pelach est délibéré. Il place le Fils de l’homme dans la sphère du culte, registre que Daniel réserve ailleurs à Dieu lui-même.


Ce point rend toute lecture strictement fonctionnaliste intenable. Le texte ne dit pas seulement que le Fils de l’homme gouverne ; il affirme qu’il reçoit un service de nature théologique, universel et éternel.


À partir de là, une théologie strictement unitarienne se trouve confrontée à une alternative sans issue. Soit le Fils de l’homme est une créature exaltée. Mais alors une créature reçoit un service cultuel universel et une domination éternelle, ce qui contredit frontalement les affirmations répétées d’Isaïe selon lesquelles Dieu ne partage sa gloire avec aucun autre.


  • Soit l’on admet l’existence de deux êtres divins distincts, ce qui introduit un dualisme incompatible avec le monothéisme biblique que l’on prétend défendre.


  • Soit enfin l’on neutralise le texte en le vidant de sa portée théologique, en réduisant le vocabulaire cultuel à une métaphore vague. Mais dans ce cas, Daniel 7 cesse d’expliquer quoi que ce soit sur le Royaume et sur l’autorité ultime que les Témoins de Jéhovah attribuent pourtant au Christ.


Dans les trois cas, la cohérence du texte est sacrifiée au profit d’un cadre interprétatif préalable. La tension s’accentue encore au chapitre 10. Dans la Traduction du Monde Nouveau elle-même, Daniel 10,13 affirme :


« Michel, l’un des principaux princes, est venu m’aider. »

L’expression est sans ambiguïté. Michel n’est pas présenté comme le prince unique, ni comme l’archange solitaire et absolu, mais comme l’un parmi plusieurs. Le pluriel est irréductible. Il suppose une hiérarchie céleste déjà structurée et exclut toute identification de Michel à une figure unique médiatrice de toute la création. Daniel 10,21 confirme cette logique relationnelle en parlant de Michel comme de « votre prince », et non comme du prince universel. Le texte demeure contextuel, jamais absolutisant.


Or la théologie des Témoins de Jéhovah repose précisément sur l’inverse : Michel serait l’archange unique, chef suprême des anges, et identité préhumaine de Jésus. Daniel, dans leur propre traduction, ne fournit aucun appui à cette construction. Il la fragilise de l’intérieur.


Daniel ne prépare pas une théologie de la monade solitaire assistée d’un agent créé unique. Il ouvre un espace théologique où distinction, relation, autorité et culte doivent être pensés ensemble. C’est précisément cet espace que la doctrine trinitaire permettra d’assumer sans contradiction, là où une lecture strictement unitarienne se condamne à forcer le texte ou à le neutraliser.


Le nom de Michel : une question rhétorique, non une affirmation ontologique


L’un des arguments récurrents mobilisés pour identifier Jésus à l’archange Michel repose sur le sens même du nom « Michel ». Celui-ci est souvent présenté comme signifiant « Qui est comme Dieu ? », et cette formulation est alors interprétée comme une affirmation voilée de divinité, voire comme un titre christologique implicite. Cette lecture repose cependant sur un contresens linguistique et théologique.


Le nom מִיכָאֵל (Mîkā’ēl), en hébreu, est une question rhétorique, non une déclaration. Il est formé de mi (« qui ? »), ke (« comme ») et El (« Dieu »).


La structure même du mot impose une interrogation ouverte : « Qui est comme Dieu ? » La réponse implicite n’est pas « Michel est comme Dieu », mais au contraire : personne n’est comme Dieu. Le nom ne confère aucune qualité divine à celui qui le porte ; il proclame l’incomparabilité absolue de Dieu.


Ce type de construction est courant dans l’onomastique hébraïque biblique. Les noms théophores ne définissent pas l’essence de celui qui les porte, mais expriment une confession, une louange ou une dépendance. Ainsi, « Élie » signifie « Mon Dieu est YHWH », sans que le prophète soit identifié à Dieu. « Isaïe » signifie « YHWH sauve », sans que le prophète soit le sauveur lui-même. Le nom renvoie toujours à Dieu, jamais à l’identité divine du porteur.


Dans le cas précis de Michel, le caractère rhétorique est d’autant plus évident que le nom fonctionne comme un cri de guerre théologique contre toute prétention à l’égalité avec Dieu. Il affirme exactement l’inverse de ce que l’argument des Témoins de Jéhovah lui fait dire. Michel signifie : nul n’est comparable à Dieu. Il ne signifie pas : quelqu’un est comme Dieu.


L’Écriture confirme cette lecture par le rôle même attribué à Michel. En Daniel 10,13, il est explicitement désigné comme « l’un des principaux princes », formulation qui exclut toute unicité ontologique ou suprématie absolue.


En Jude 9, Michel n’ose pas porter de jugement par lui-même, mais dit : « Que le Seigneur te réprime ». Il agit en serviteur, non en source d’autorité souveraine. Le texte précise : « Michel l’archange », non « Michel le Seigneur ».


L’argument onomastique se retourne donc contre lui-même. Si le nom de Michel était une affirmation de divinité, il serait blasphématoire, puisqu’il ferait d’un être créé l’égal de Dieu. Or la Bible ne procède jamais ainsi. Le nom de Michel est une confession de monothéisme radical, pas un titre christologique caché.


Assimiler Jésus à Michel sur la base du nom revient ainsi à confondre une formule de louange avec une définition ontologique, et une question rhétorique avec une affirmation dogmatique.

Cette confusion est d’autant plus grave qu’elle entre en contradiction avec les affirmations explicites de l’Écriture concernant le Christ, qui ne se présente jamais comme « l’un des princes », mais comme celui par qui tout a été créé et devant qui toute créature se prosterne.


En résumé, le nom « Michel » ne soutient en rien l’identification de Jésus à un archange. Il proclame exactement l’inverse : l’incomparabilité absolue de Dieu. L’utiliser pour abaisser le Christ au rang d’une créature angélique, c’est méconnaître à la fois la langue hébraïque, la rhétorique biblique et la cohérence interne de la Révélation.


Quand la Traduction du Monde Nouveau ne sauve pas la cohérence (mais la fragilise)


Même en adoptant la Traduction du Monde Nouveau comme base exclusive, les tensions théologiques ne disparaissent pas. Elles changent simplement de forme. Ce déplacement révèle que le problème ne vient pas d’un choix confessionnel de traduction, mais du cadre doctrinal préalable imposé au texte. Autrement dit, le texte biblique continue de résister, même lorsqu’on le lit à travers le filtre censé le rendre compatible avec une théologie strictement unitarienne.


Jean 1,1 est emblématique. La Traduction du Monde Nouveau affirme : « la Parole était un dieu ». Cette formulation est censée éviter l’affirmation de la divinité pleine du Verbe. Or au verset suivant, le même texte précise : « Toutes choses sont venues à l’existence par son intermédiaire, et sans lui pas une seule chose n’est venue à l’existence. » Si toutes choses viennent à l’existence par la Parole, alors la Parole ne peut pas faire partie des choses venues à l’existence. On se trouve face à une contradiction logique élémentaire : on place la Parole à l’intérieur du créé par la traduction, tout en la plaçant hors du créé par la fonction que le texte lui attribue.


L’image est simple : c’est comme si l’on disait qu’un architecte fait partie des briques de la maison qu’il construit, tout en affirmant que toutes les briques existent uniquement par lui.

La traduction ne résout pas la tension ; elle la rend conceptuellement instable. Elle crée un être intermédiaire, qualifié de « dieu », distinct de Dieu, mais agissant comme principe universel de l’existence.


Le résultat n’est ni un monothéisme strict, ni une christologie cohérente, mais une zone grise ontologique que le texte lui-même ne définit jamais.


Colossiens 1,15–17 produit un effet similaire, mais plus révélateur encore. La Traduction du Monde Nouveau parle du Christ comme du « premier-né de toute création », puis ajoute : « par son intermédiaire toutes les autres choses ont été créées ».


Or ce terme « autres » n’est pas porté par le texte grec. Le grec dit τὰ πάντα, « toutes choses », sans exception formulée. Si Paul avait voulu dire « toutes les autres choses », il disposait de mots grecs parfaitement usuels dans la Bible : ἄλλος/ἄλλα ou ἕτερος/ἕτερα. La Septante les emploie précisément lorsque cette distinction est nécessaire. Par exemple, dans le Décalogue : « tu n’auras pas d’autres dieux en dehors de moi » (Exode 20,3 LXX), le grec dit explicitement θεοὶ ἕτεροι. La Bible grecque ne suggère pas l’altérité ; elle la nomme.


Ce point est décisif, car il montre que l’ajout de « autres » n’est pas une option stylistique, mais une correction doctrinale. Aucun manuscrit grec ancien de Colossiens ne contient « τὰ ἄλλα » ou « τὰ ἕτερα » à cet endroit. Il ne s’agit donc pas d’un débat entre variantes textuelles, mais d’un ajout interprétatif. Et cet ajout produit un effet paradoxal : en distinguant le Christ d’un côté et « toutes les autres choses » de l’autre, la Traduction du Monde Nouveau introduit elle-même une séparation ontologique que la Trinité assume ouvertement, mais que la théologie unitarienne refuse de penser jusqu’au bout.


Daniel 7 demeure tout aussi problématique dans leur propre traduction. Le « fils de l’homme » reçoit domination, gloire et royaume, et « tous les peuples, nations et langues le servirent ». Même traduite de manière prudente, cette scène décrit une figure distincte de Dieu recevant un service universel et éternel. Le cadre strictement unitarien se retrouve face à une alternative insoluble :


  • soit cette figure est une créature exaltée recevant un honneur réservé à Dieu,

  • soit l’unicité divine est fragmentée.



La traduction ne supprime pas le dilemme ; elle le suspend sans le résoudre.


La réduction de l’esprit saint à une « force active » se heurte elle aussi à des passages que la Traduction du Monde Nouveau conserve, parfois malgré elle. L’esprit envoie (Actes 13,2), interdit (Actes 16,6), parle (Actes 10,19), décide (Actes 15,28), peut être attristé (Éphésiens 4,30). Même lorsqu’on évite les termes personnels, le récit biblique continue de décrire une agentivité. C’est comme vouloir décrire un personnage uniquement en termes mécaniques tout en racontant qu’il parle, choisit et agit. La désubjectivation est proclamée, mais jamais totalement réalisée.


Enfin, l’ensemble de ces choix révèle une constante méthodologique : pour maintenir la cohérence doctrinale, la Traduction du Monde Nouveau doit régulièrement ajouter des mots absents du texte, atténuer certains verbes, ou redéployer le sens de termes clés. Ces interventions ne suppriment pas les tensions ; elles les déplacent et les rendent plus visibles, comme des fissures recouvertes de peinture fraîche.


Même sur le terrain propre des Témoins de Jéhovah, la difficulté demeure entière. La question n’est pas celle d’une traduction « catholique » contre une traduction « neutre ». Elle est celle de la cohérence globale d’une lecture. Là où la Trinité accepte la complexité du texte et en fait une clé de lecture, le cadre strictement unitarien oblige à intervenir sans cesse sur le texte pour préserver un modèle qui ne s’y ajuste pas naturellement.


Ce constat final ferme la boucle. Si même leur propre traduction ne suffit pas à stabiliser le système, alors le problème n’est pas linguistique. Il est structurel.


IV. Pluralité angélique et hiérarchie céleste


Quand l’Écriture refuse l’ange unique et le sommet simplifié


Après Daniel, l’ensemble du corpus biblique confirme et approfondit ce que la vision prophétique laissait déjà entrevoir : le monde céleste n’est ni monolithique ni réductible à une figure unique intermédiaire entre Dieu et la création. La théologie des Témoins de Jéhovah, qui repose sur l’existence d’un seul archange identifié à Jésus, se heurte ici non à une difficulté marginale, mais à une donnée structurelle de l’Écriture.


La Bible ne se contente pas de parler des anges de manière anonyme. Elle en nomme plusieurs, sans jamais établir entre eux une hiérarchie absolue qui ferait de l’un le sommet exclusif du monde céleste.


Gabriel apparaît à plusieurs reprises comme messager direct de Dieu. Dans Daniel 8,16 et 9,21, il est explicitement nommé comme celui qui transmet l’intelligence des visions. Dans l’Évangile selon Luc, il se présente lui-même en ces termes : « Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu » (Luc 1,19), puis annonce à Marie la naissance de Jésus (Luc 1,26). Le texte ne suggère nulle part que Gabriel agirait sous l’autorité de Michel, ni qu’il lui serait inférieur par nature.


Michel, quant à lui, apparaît comme un protecteur et un combattant, associé au peuple d’Israël (Daniel 10,21 ; 12,1). Mais, comme on l’a vu, il est explicitement qualifié de « l’un des principaux princes » (Daniel 10,13). Le texte juxtapose donc au minimum deux figures angéliques majeures, aux fonctions distinctes, sans jamais subordonner l’une à l’autre de manière ontologique. Déjà ici, l’idée d’un archange unique et exclusif se trouve privée de fondement textuel.


L’Écriture va plus loin encore en attestant l’existence de réalités célestes qui ne sont jamais qualifiées d’anges messagers, et dont la fonction excède celle des archanges.


Isaïe 6 décrit les séraphins, placés autour du trône de Dieu. Ils proclament la sainteté divine, couvrent leur visage devant la gloire, et participent à la purification du prophète. Ils ne sont jamais envoyés comme messagers ordinaires ; leur fonction est liturgique et théophanique. Leur proximité avec le trône indique une position qui ne peut être inférieure à celle d’un simple archange.


Les chérubins apparaissent dès la Genèse comme gardiens de l’accès à l’arbre de vie (Genèse 3,24), puis dans la construction du sanctuaire (Exode 25) et dans les visions d’Ézéchiel (chapitres 1 et 10). Ils sont associés au portage du trône et à la manifestation de la gloire divine. Là encore, il ne s’agit pas de messagers subalternes, mais de figures liées à la présence immédiate de Dieu.


Ces données sont incompatibles avec une hiérarchie céleste simplifiée où un seul archange occuperait le sommet de la création spirituelle.


L’apôtre Paul confirme cette pluralité structurée lorsqu’il énumère les réalités célestes créées « en Christ » : « trônes, seigneuries, dominations, autorités » (Colossiens 1,16). La liste n’est ni poétique ni décorative. Elle distingue des ordres réels, différenciés, qui ne sont pas tous assimilables à des anges au sens strict. Dans Éphésiens 1,21, Paul situe le Christ « au-dessus de toute principauté, autorité, puissance et seigneurie ».


Cette formulation est décisive : si le Christ est au-dessus de ces réalités, il ne peut pas en être un élément parmi d’autres. L’argument ruine toute tentative de l’identifier à un archange, fût-il le plus élevé. Le terme grec ἀρχάγγελος signifie littéralement « ange chef » ou « ange principal ». Il désigne un rang ou une fonction, non une unicité ontologique. Jude 9 parle de « Michel l’archange », sans jamais suggérer qu’il serait le seul. Le pluriel implicite est inscrit dans le terme lui-même : un chef n’existe que par rapport à d’autres.


La réduction de l’archange à une figure unique et absolue n’est donc pas biblique. Elle résulte d’une construction doctrinale a posteriori, imposée au texte plutôt que tirée de lui.


Si le monde céleste est pluriel, hiérarchisé et structuré ; si des réalités spirituelles existent au-dessus du rang des archanges ; si Michel lui-même est l’un des principaux princes et non le sommet de l’ordre créé ; alors l’identification de Jésus à Michel devient théologiquement intenable.


Dans ce schéma, Jésus ne peut être ni médiateur absolu, ni centre de la création, ni destinataire légitime du culte universel décrit par l’Écriture. La christologie des Témoins de Jéhovah se trouve ainsi privée de fondement scripturaire cohérent.


La pluralité angélique n’affaiblit pas le monothéisme biblique. Elle en est l’une des conditions internes. En refusant cette complexité réelle, la théologie unitarienne simplifie le ciel au point de rendre incompréhensible la place unique que l’Écriture attribue au Christ.


V. ’Eḥad et Yaḥid : l’unité biblique mal comprise


Quand la langue hébraïque contredit la monade solitaire


La défense d’un monothéisme strictement unitaire repose souvent sur un présupposé implicite : l’unité divine serait, par nature, une unité solitaire, sans distinction interne possible. Or ce présupposé n’est pas biblique ; il est importé. L’hébreu biblique, loin de soutenir une telle réduction, dispose au contraire d’un vocabulaire précis qui permet de distinguer plusieurs types d’unité. C’est précisément cette distinction que la théologie des Témoins de Jéhovah tend à effacer.


Le terme employé dans le Shema Israël — « Écoute, Israël : YHWH notre Dieu, YHWH est un » (Deutéronome 6,4) — est ’eḥad. Ce mot ne désigne pas une unité arithmétique fermée, mais une unité composée, relationnelle ou collective, selon le contexte. Il est utilisé pour parler d’un peuple rassemblé, d’un jour composé du soir et du matin, ou encore de l’homme et de la femme devenant « une seule chair » (Genèse 2,24). Dans tous ces cas, l’unité n’abolit pas la distinction ; elle la suppose.


Si l’auteur biblique avait voulu exprimer une solitude absolue, il disposait d’un autre terme : yaḥid. Ce mot désigne l’unicité exclusive, l’isolement, l’absence de relation interne. Or il n’est jamais employé pour qualifier Dieu dans les affirmations centrales du monothéisme israélite. Cette absence n’est ni accidentelle ni insignifiante. Le Shema n’est pas un traité métaphysique. Il ne définit pas la structure interne de Dieu ; il confesse son unicité contre le polythéisme environnant. L’unité qu’il proclame est une unité d’alliance, de fidélité et de seigneurie exclusive, non une thèse ontologique détaillée sur l’impossibilité de toute distinction en Dieu.


Réduire ’eḥad à une unité strictement arithmétique revient à projeter sur le texte biblique une catégorie étrangère, issue davantage de la philosophie grecque tardive que de la pensée hébraïque. Cette projection produit ensuite un effet de verrouillage : toute distinction interne devient immédiatement suspecte, voire blasphématoire. C’est ici qu’intervient une confusion méthodologique majeure. Refuser le mot « Trinité » au motif qu’il ne figure pas dans la Bible revient à confondre concept explicatif et contenu révélé. La Bible ne nomme pas non plus « monothéisme », « incarnation » ou « canon », sans que cela invalide les réalités qu’elle exprime.


Un concept théologique n’invente pas une réalité ; il tente de rendre intelligible une donnée révélée. La question n’est donc pas de savoir si le terme « Trinité » est biblique, mais s’il permet de rendre compte, sans contradiction, de l’ensemble des affirmations scripturaires concernant Dieu, sa Parole et son Esprit.


La théologie des Témoins de Jéhovah absolutise une lecture de l’unité qui n’est ni imposée par la langue hébraïque ni exigée par le texte. En assimilant l’unité divine à une solitude ontologique, elle se prive de toute capacité à intégrer les données relationnelles que l’Écriture multiplie : Dieu qui parle en lui-même, Dieu qui envoie, Dieu qui agit par son Esprit, Dieu dont la Sagesse est auprès de lui avant toute œuvre. Ce contresens lexical n’est pas anodin. Il conditionne toute la christologie, toute la pneumatologie et, en définitive, toute la cohérence du système. Là où l’unité biblique permet la relation sans division, la monade imposée exige la réduction ou la neutralisation des textes.


La distinction entre ’eḥad et yaḥid ne « prouve » pas la Trinité à elle seule. Mais elle rend possible ce que la lecture strictement unitarienne interdit par principe : penser une unité divine qui ne soit pas solitude, et une distinction qui ne soit pas division. En ce sens, elle constitue une clé de lecture décisive pour accueillir la Révélation telle qu’elle se donne, plutôt que telle qu’un système préalable voudrait la contraindre.


Là encore, ce n’est pas la Trinité qui complique l’Écriture. C’est la réduction de l’unité à une monade solitaire qui oblige à forcer la langue, à simplifier les textes et à perdre la cohérence d’ensemble.


La Septante savait dire « seul » : pourquoi elle ne l’a pas dit dans le Shema


Un argument fréquent consiste à objecter que la Septante emploie bien le terme grec μόνος (« seul ») pour Dieu ailleurs, et que cela confirmerait une lecture strictement unitarienne et monadique de l’unité divine. Or cet argument repose sur une confusion décisive entre deux registres que la Bible distingue constamment : l’exclusivité relationnelle face aux idoles, et la structure interne de l’être divin.


Il est exact que la Septante emploie μόνος pour Dieu. On lit par exemple :

« Tu es le Dieu seul sur tous les royaumes de la terre » (Isaïe 37,16 LXX)

Ou encore des formules équivalentes dans les Psaumes. Dans tous ces cas, μόνος signifie que Dieu n’a aucun rival, aucun égal, aucun concurrent parmi les dieux des nations. Le mot fonctionne de manière polémique et cultuelle : il affirme l’exclusivité de YHWH face à ce qui n’est pas Dieu. Il ne décrit jamais ce que Dieu est en lui-même, mais ce qu’il est par rapport à tout autre.


C’est précisément pour cette raison que l’absence de μόνος dans le Shema est décisive. Deutéronome 6,4 — « Écoute, Israël : YHWH notre Dieu, YHWH est un » — est la confession centrale d’Israël. Si la Bible avait voulu définir l’unité divine comme une solitude ontologique absolue, excluant par principe toute distinction interne, c’est ici qu’elle l’aurait fait.


Or la Septante ne dit pas : « YHWH est seul » (μόνος), mais « YHWH est un » (εἷς). Ce choix ne peut pas être attribué à une pauvreté lexicale.

Le grec disposait de termes précis pour exprimer la solitude ou l’isolement absolu : μόνος, μοναδικός, μονάς. Les traducteurs de la Septante les connaissaient et les utilisaient lorsqu’ils voulaient verrouiller l’exclusivité. Leur décision de traduire le Shema par εἷς, et non par μόνος, manifeste donc un choix réfléchi : confesser l’unité de Dieu sans transformer cette confession en définition philosophique de la solitude divine.


εἷς, dans le grec biblique, ne signifie pas « solitaire par essence ». Il exprime l’unité, la cohérence, l’unicité face à la pluralité, sans exclure par principe toute distinction interne. La Septante emploie le même terme pour parler d’ensembles unifiés mais non homogènes : le peuple rassemblé, le jour composé du soir et du matin, ou encore l’unité conjugale de l’homme et de la femme devenant « une seule chair ». L’unité biblique n’abolit pas la relation ; elle la suppose.


La théologie des Témoins de Jéhovah opère ici un glissement méthodologique majeur. Elle prend des textes où μόνος affirme l’exclusivité de Dieu face aux idoles, et les absolutise en axiomes ontologiques : Dieu serait seul en lui-même, sans distinction possible. Puis, une fois ce postulat posé, elle revient aux textes qui parlent du Verbe, de l’Esprit, de la Sagesse ou du Fils de l’homme, et les juge problématiques. Mais la difficulté ne vient pas du texte biblique ; elle vient du verrou conceptuel imposé en amont.


La Septante empêche précisément ce verrouillage. Elle montre que le monothéisme biblique peut affirmer avec force que Dieu est seul — sans rival, sans égal, sans concurrent — tout en refusant de définir cette unité comme une solitude interne. Elle distingue ce que la lecture strictement unitarienne confond : l’unicité de Dieu face au monde, et la richesse interne de sa manière d’être.


Cette distinction n’impose pas encore la doctrine trinitaire. Mais elle rend impossible son rejet a priori. Elle montre que ni l’hébreu biblique ni le grec de la Septante n’exigent une conception monadique fermée de Dieu. Ce n’est donc pas la Trinité qui trahit le monothéisme biblique, mais la réduction de l’unité divine à une solitude abstraite qui oblige ensuite à forcer les textes.


Il faut ajouter un point méthodologique : Les Témoins de Jéhovah ne peuvent pas invoquer ici une « erreur » des textes hébreux ou grecs sans se réfuter eux-mêmes. Leur doctrine officielle affirme explicitement que l’Écriture est cohérente, inspirée et suffisante, et que toute la vérité nécessaire s’y trouve. Prétendre que l’hébreu biblique ou la Septante se seraient « mal exprimés » sur un point aussi central que l’unité divine reviendrait à nier ce principe fondamental et à introduire une hiérarchie implicite entre le texte et une lecture ultérieure.


Autrement dit, l’argument de l’erreur textuelle est irrecevable dans leur propre cadre doctrinal. S’ils l’acceptaient, ils devraient reconnaître que l’Écriture ne se suffit pas à elle-même et qu’elle requiert une correction externe — exactement ce qu’ils reprochent aux traditions qu’ils critiquent. La seule option cohérente, au regard de leur propre principe, est donc d’accueillir le témoignage convergent de l’hébreu et du grec tels qu’ils sont, même lorsqu’ils résistent à une simplification monadique.


Là encore, le problème n’est pas l’excès de mystère, mais la réduction préalable qui empêche la Révélation de se déployer selon sa propre cohérence.



VI. La Sagesse et le Verbe : réalité interne ou outil créé


Quand Dieu ne peut plus être sage sans se contredire


La question de la Sagesse constitue l’un des points les plus révélateurs — et les plus fragilisants — pour une théologie qui refuse toute distinction interne en Dieu. Elle met en jeu non seulement l’exégèse, mais la cohérence même de l’idée de Dieu. Car il ne s’agit plus ici d’un rôle ou d’une fonction, mais de ce que Dieu est avant toute création.


Le passage central se trouve en Proverbes 8,22–31. Le texte hébreu met en scène la Sagesse parlant à la première personne et déclarant son antériorité à toute création :


« YHWH m’a possédée au commencement de son chemin, avant ses œuvres les plus anciennes. Dès l’éternité j’ai été établie, dès le commencement, avant l’origine de la terre. […] Quand il disposait les cieux, j’étais là. […] J’étais à ses côtés comme l’architecte, je faisais ses délices jour après jour. »

Deux éléments doivent être soulignés.

D’une part, la Sagesse est présentée comme antérieure à toute œuvre créée. Le texte ne parle pas d’un instrument façonné dans le temps, mais d’une réalité déjà là lorsque Dieu crée. D’autre part, la relation décrite est interne : la Sagesse est « auprès » de Dieu, « à ses côtés », participant à son agir créateur.

La Septante confirme cette lecture. Le grec parle de la Σοφία comme étant παρ’ αὐτῷ, « auprès de lui », et participant à l’ordonnancement du monde. Le vocabulaire est relationnel, non instrumental.


La théologie des Témoins de Jéhovah interprète ce passage comme la description d’une créature : la Sagesse serait la première création de Dieu, identifiée au Christ préhumain. Mais cette lecture produit une difficulté immédiate et insurmontable.


Si la Sagesse est créée, alors Dieu a existé sans sagesse avant de la créer. Il aurait donc fallu qu’il devienne sage par un acte de création. Autrement dit, Dieu ne serait pas sage par essence, mais par acquisition. Une telle conclusion détruit toute notion de perfection divine.


On peut tenter d’éviter cette conclusion en affirmant que Dieu était sage, mais qu’il a créé une Sagesse distincte pour agir. Mais alors la Sagesse n’est plus la sagesse de Dieu, elle devient un outil extérieur, une médiation ajoutée. Dieu ne crée plus par ce qu’il est, mais par ce qu’il fabrique.

Dans les deux cas, le problème est le même : la Sagesse cesse d’être intrinsèque à Dieu.


Le Prologue de l’Évangile selon Jean s’inscrit explicitement dans cette tradition sapientielle :


« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien de ce qui a été fait ne fut. »

Le parallèle avec Proverbes 8 est manifeste. Le Verbe est, comme la Sagesse, auprès de Dieu avant toute création. Il n’est pas dit qu’il a été fait, mais qu’il est. Et il est précisément ce par quoi tout advient. La Traduction du Monde Nouveau tente de neutraliser cette affirmation en traduisant « le Verbe était un dieu ». Mais cette altération ne résout rien : même « un dieu » ne peut être une créature ordinaire, puisqu’il est placé avant toute création et comme principe universel de l’être. La tentative de l’insérer dans l’ordre créé échoue textuellement.


La question décisive peut alors être formulée simplement : Dieu crée-t-il par ce qu’il est, ou par ce qu’il fabrique ?


Dans la perspective biblique classique, Dieu crée par sa Parole et dans sa Sagesse, parce que Parole et Sagesse ne sont pas des ajouts extérieurs, mais l’expression même de son être. C’est ce que la théologie appellera plus tard « procession » : non une création, mais une relation interne, éternelle, sans commencement.


La théologie des Témoins de Jéhovah, en refusant toute distinction interne en Dieu, se voit contrainte de faire de la Sagesse et du Verbe des réalités créées. Mais ce refus a un coût : Dieu cesse d’être simple, éternellement sage et parfaitement cohérent. Il devient un être qui doit produire hors de lui ce qu’il n’est pas encore pleinement.


La question de la Sagesse révèle ainsi une incohérence structurelle. Ce n’est pas la doctrine trinitaire qui introduit une complexité inutile, mais son rejet qui oblige à multiplier les artifices. Là où la Trinité permet de dire que Dieu est éternellement Parole et éternellement Sagesse, la lecture unitarienne transforme ces réalités en outils temporaires, et Dieu en un agent qui change de mode d’être.


Encore une fois, le texte biblique n’exige pas cette réduction. Il la contredit. Et c’est précisément ici que se joue la différence entre une théologie qui accompagne la Révélation et une théologie qui tente de la contenir dans un schéma préalable.


VII. Un Dieu qui change de structure ?


Pourquoi la doctrine de la “première création” détruit la perfection divine


La question n’est plus ici seulement exégétique, mais métaphysique et théologique au sens strict. Elle touche aux attributs mêmes de Dieu tels qu’ils sont révélés par l’Écriture : perfection, immutabilité, omniscience et toute-puissance. La doctrine des Témoins de Jéhovah selon laquelle Dieu aurait créé une première créature spirituelle unique — identifiée au Christ préhumain, assimilé à Michel — introduit une rupture interne dans l’être divin que la Bible ne permet pas d’assumer.


Selon la théologie des Témoins de Jéhovah, Dieu aurait existé seul pendant une éternité indéterminée, puis aurait décidé de créer une première créature spirituelle pour l’assister dans l’acte créateur. Cette créature deviendrait ensuite l’agent par lequel Dieu crée tout le reste. Cette construction introduit une chronologie interne à Dieu lui-même :– un état antérieur où Dieu est seul et agit directement,– un état postérieur où Dieu agit par l’intermédiaire d’un autre.


Or la Bible affirme explicitement l’inverse :


« Je suis YHWH, qui ai fait toutes choses, qui seul ai déployé les cieux, qui étais avec moi ? » (Isaïe 44,24)
« Car il dit, et la chose arrive ; il ordonne, et elle existe. » (Psaume 33,9)
« C’est moi, moi qui suis YHWH, et hors de moi il n’y a point de sauveur. » (Isaïe 43,11)

Ces affirmations ne décrivent pas seulement une puissance supérieure ; elles décrivent une immédiateté divine. Dieu ne fait pas de détour. Il ne délègue pas ce qu’il est capable de faire par lui-même.


Si Dieu est tout-puissant, il n’a besoin d’aucun outil. Créer un être intermédiaire pour accomplir ce que Dieu peut faire immédiatement introduit une redondance ontologique : un double inutile dans l’acte créateur.

Dans la perspective biblique, Dieu veut, et cela est. L’acte créateur est immédiat, non médiatisé par une créature. Introduire un intermédiaire n’ajoute rien à la puissance divine ; cela la relativise.


Le problème est ici structurel :– soit Dieu avait besoin de cet intermédiaire, et il n’était donc pas pleinement suffisant ;– soit il n’en avait pas besoin, et sa création est arbitraire et inutile.


Dans les deux cas, la perfection divine est entamée.


L’Écriture affirme :


« Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. » (Matthieu 5,48)

Un être parfait n’a rien à ajouter à son être. Si Dieu décide à un moment donné de créer une créature unique pour l’assister, deux possibilités s’ouvrent, toutes deux incompatibles avec la perfection divine.

Soit Dieu manquait de quelque chose avant cette création, ce qui implique une imperfection initiale. Soit Dieu s’est amélioré en créant cet intermédiaire, ce qui implique une progression dans son être.

Mais Dieu ne progresse pas. Il est. Toute idée d’“amélioration” ou d’optimisation en Dieu contredit la notion même de perfection.


L’Écriture affirme :


« Il n’y a aucune créature cachée devant lui. » (Hébreux 4,13)

Si Dieu décide à un moment précis de créer une première créature spirituelle unique, la question devient inévitable : pourquoi à ce moment-là et pas avant ? Pourquoi une seule et pas deux ? Pourquoi cette structure plutôt qu’une autre ?


Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles révèlent une difficulté majeure : soit ce choix correspond à une nécessité éternelle, et alors Dieu n’a jamais été réellement seul ; soit il correspond à une décision nouvelle, ce qui introduit une nouveauté dans l’intellect divin.


Or un Dieu omniscient n’a pas de nouvelles idées. Tout est éternellement présent à son intelligence. Introduire une décision structurante dans le temps revient à faire dépendre la structure divine d’un choix contingent.


Dieu déclare explicitement :


« Je suis YHWH, je ne change pas. » (Malachie 3,6)

Passer d’un état “seul” à un état “assisté” constitue un changement de mode d’être, non un simple changement d’action. Or l’immutabilité divine ne concerne pas seulement le caractère moral de Dieu, mais son être même.

Un Dieu qui passe de l’action directe à l’action déléguée change structurellement. Ce changement est le plus radical qui soit : il affecte la manière même dont Dieu est Dieu.


Si Dieu a pu créer une créature spirituelle unique, quasi divine, pour l’assister, qu’est-ce qui l’empêche d’en créer une seconde, puis une troisième ? Rien, dans ce système, ne fixe la structure divine de manière définitive. La théologie devient alors instable. Dieu pourrait, en droit, se fabriquer une hiérarchie de sous-dieux. La frontière entre monothéisme et polythéisme n’est plus ontologique, mais simplement quantitative.

Un Dieu dont la structure dépend de ses propres créations n’est plus un Dieu absolu. Il devient contingent.


La doctrine trinitaire ne crée pas ces problèmes ; elle les empêche.

Dans la Trinité, Dieu ne change pas. Il n’ajoute rien à son être. Il est éternellement relation : Père, Fils et Esprit. Le Verbe n’est pas créé, il est éternellement avec Dieu. La Sagesse n’est pas fabriquée, elle est ce que Dieu est.


Ainsi Dieu crée sans détour, sans assistant, sans redondance inutile. Il crée par son Verbe, parce que son Verbe n’est pas un autre que lui-même selon l’essence.


Créer un “petit dieu” pour aider le Grand Dieu n’est pas une profondeur cachée. C’est une erreur conceptuelle qui rend Dieu imparfait. La Trinité, loin de compliquer Dieu, est la seule configuration qui permet de préserver simultanément sa perfection, son immutabilité, son omniscience et son amour éternel, sans jamais introduire le moindre changement en lui.


Le glissement polythéiste masqué : Quand le refus de la Trinité reconstruit ce qu’il prétend combattre


L’argument récurrent des Témoins de Jéhovah consiste à accuser la Trinité chrétienne d’être une reprise de triades païennes antiques. Cette accusation repose sur une confusion grossière entre ressemblance formelle et identité conceptuelle, mais surtout sur un anachronisme historique manifeste. Plus encore, elle dissimule un paradoxe ironique : c’est précisément en refusant la Trinité que leur propre système glisse vers une structure objectivement polythéiste.


La théologie des Témoins de Jéhovah produit de facto une structure tripartite :


– Jéhovah : Dieu suprême, inaccessible, seul véritable Dieu.

– Jésus : première créature, archange unique, agent de la création et du salut.

– L’esprit saint : force impersonnelle, énergie agissante.


Cette structure correspond point par point au schéma classique du polythéisme hiérarchisé antique : un Dieu suprême transcendant, un intermédiaire divin ou semi-divin opératif, une force ou puissance diffuse.


La différence n’est pas ontologique, elle est simplement verbale. On remplace « dieu » par « créature », « demi-dieu » par « archange », « énergie cosmique » par « force active ». Mais la fonction reste identique.

Or le polythéisme n’est pas d’abord une question de vocabulaire, mais de structure. Lorsqu’un système attribue à un être distinct de Dieu des fonctions cosmiques exclusives (création universelle, médiation salvifique, gouvernement du monde), il introduit un second pôle divin, quelle que soit l’étiquette qu’il lui colle.


Les Témoins de Jéhovah invoquent souvent les triades païennes (égyptiennes, babyloniennes, gréco-romaines) pour discréditer la Trinité chrétienne. Cet argument cumule trois erreurs.


Premièrement, une confusion conceptuelle : Les triades païennes sont des agrégats de dieux distincts, souvent liés par des relations biologiques ou mythologiques (père, mère, enfant). La Trinité chrétienne n’est pas une triade d’êtres, mais l’affirmation d’une seule essence divine subsistant en trois personnes distinctes. Il n’y a ni engendrement charnel, ni hiérarchie ontologique, ni division de nature.


Deuxièmement, un anachronisme historique massif : La formulation trinitaire chrétienne se stabilise précisément contre le polythéisme, dans un contexte juif strictement monothéiste. La majorité des triades païennes mises en avant dans la littérature apologétique anti-trinitaire sont postérieures au christianisme ou ont été réinterprétées après sa diffusion.


Elles ne sont pas des matrices de la Trinité, mais des constructions indépendantes, parfois tardives, parfois reconstruites par l’historiographie moderne.


Troisièmement, une illusion lexicale : Ce n’est pas parce que le mot « triade » ressemble phonétiquement à « Trinité » qu’il désigne la même chose. Assimiler les deux revient à confondre « monarchie », « oligarchie » et « anarchie » sous prétexte qu’ils partagent une racine grecque. La ressemblance des mots n’est pas une identité de concept.


L’ironie est donc complète.


Le système des Témoins de Jéhovah, en refusant cette solution, est contraint d’introduire un intermédiaire quasi divin et une force impersonnelle, reproduisant exactement la structure qu’il dénonce.


Autrement dit : ils accusent la Trinité de paganisme,tout en reconstruisant eux-mêmes un paganisme fonctionnel sous couvert d’un vocabulaire biblique.


Contrairement à la caricature qui en est faite, la Trinité n’additionne pas des dieux. Elle empêche précisément qu’un second dieu apparaisse à côté du premier.


– Le Fils n’est pas un autre Dieu : il est Dieu.

– L’Esprit n’est pas une énergie : il est Dieu.

– Il n’y a pas de hiérarchie d’êtres divins, mais une communion éternelle de personnes dans une seule essence.


C’est pourquoi la Trinité est historiquement et conceptuellement le seul rempart solide contre le polythéisme, là où les systèmes unitaristes produisent inévitablement des sous-divinités fonctionnelles.


Le refus de la Trinité ne purifie pas la foi. Il la fragmente. Et ce faisant, il la rapproche exactement de ce qu’il prétend fuir.


Quand la complexité de Dieu heurte la logique humaine (et pourquoi saint Paul ne condamne pas l’intelligence)


L’un des ressorts les plus profonds du rejet de la Trinité n’est ni textuel ni réellement doctrinal. Il est d’abord méthodologique et psychologique. Les Témoins de Jéhovah refusent la Trinité parce qu’ils la jugent « compliquée », « trop philosophique », voire incompatible avec ce qu’ils appellent une « simplicité biblique ». Cette posture se présente comme une fidélité humble à l’Écriture, mais elle repose en réalité sur un présupposé non biblique : Dieu devrait être intelligible selon les catégories immédiates de la logique humaine.


Or l’Écriture affirme explicitement le contraire. Elle ne dit jamais que Dieu doit être simple au sens humain du terme ; elle affirme qu’il dépasse radicalement les cadres intellectuels de l’homme :


« Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies, oracle du Seigneur. » (Isaïe 55,8)

Pour justifier leur méfiance envers la Trinité, les Témoins de Jéhovah invoquent régulièrement l’avertissement de saint Paul contre la philosophie, en en faisant une règle absolue et transhistorique :


« Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie par la philosophie et par de vaines tromperies, selon la tradition des hommes, selon les éléments du monde, et non selon le Christ. » (Colossiens 2,8)

Mais cette lecture absolutise un avertissement contextuel et en inverse le sens. Paul ne condamne pas l’usage de la raison, ni l’élaboration conceptuelle, ni le langage philosophique. Il met en garde contre une philosophie qui se substitue au Christ, non contre l’intelligence mise au service de la Révélation. La preuve est immédiate : Paul lui-même raisonne, distingue, conceptualise et emploie des catégories qui ne sont pas bibliques au sens lexical strict.


Lorsqu’il parle de Dieu, Paul utilise un vocabulaire ontologique élaboré :


« Car en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être. » (Actes 17,28)

Cette affirmation, adressée à des philosophes athéniens, mobilise volontairement des catégories métaphysiques grecques pour exprimer une vérité biblique. Paul ne fuit pas la philosophie ; il la subordonne au Dieu révélé.

De même, lorsqu’il parle du Christ, Paul déploie une christologie d’une densité conceptuelle remarquable :


« Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute création ; car en lui ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, trônes, seigneuries, principautés et autorités. Tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toutes choses, et tout subsiste en lui. » (Colossiens 1,15–17)

C’est précisément sur l’expression « premier-né de toute création » que s’opère l’une des confusions les plus graves. Le grec dit : πρωτότοκος πάσης κτίσεως. Paul n’emploie pas le terme πρωτόκτιστος, qui signifierait « premier créé ». Il choisit πρωτότοκος, un mot chargé, dans toute la Bible, d’un sens de rang, de dignité et de souveraineté. Le « premier-né » n’est pas celui qui est produit en premier chronologiquement, mais celui qui possède la primauté et l’héritage. Jacob est « premier-né » au sens du droit, non de la naissance. Le mot désigne une prééminence, non une fabrication.


Le contexte immédiat verrouille d’ailleurs toute lecture créationniste du Christ. Paul précise que « toutes choses » ont été créées en lui, par lui et pour lui, et qu’il est « avant toutes choses ».


Le Christ ne peut donc pas faire partie de l’ensemble des réalités créées comme un élément interne à la création ; il en est le principe. Paul ne raisonne pas en termes de chronologie, mais d’ontologie et de causalité.

Paul va encore plus loin lorsqu’il affirme la capacité de l’intelligence humaine à connaître Dieu à partir du réel :


« Ce qu’on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux, Dieu le leur ayant manifesté. En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil nu depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. » (Romains 1,19–20)

Ici, Paul affirme explicitement une théologie rationnelle : la raison humaine est capable, éclairée par le réel, de remonter vers Dieu. Nous sommes à l’opposé de tout anti-intellectualisme biblique.


Même lorsqu’il parle du mystère, Paul ne le présente jamais comme une absurdité logique, mais comme une profondeur qui dépasse sans annuler l’intelligence :


« Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la connaissance de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles ! » (Romains 11,33)

Le mystère n’est pas l’ennemi de la raison ; il en marque la limite sans la disqualifier.


Absolutiser Colossiens 2,8 pour rejeter toute élaboration doctrinale revient donc à scier la branche sur laquelle on est assis. Paul condamnerait alors sa propre méthode, son propre langage et sa propre théologie. Cette contradiction révèle le biais de départ : la Trinité n’est pas refusée parce qu’elle serait étrangère à l’Écriture, mais parce qu’elle dérange une logique humaine de confort, fondée sur une unité arithmétique, fermée, immédiatement maîtrisable.


Ce biais est d’autant plus manifeste qu’il est contredit par l’expérience même du réel. La science moderne ne décrit plus un monde simple et linéaire, mais une réalité profondément intriquée, structurée, irréductible à des schémas plats. L’unité du réel est complexe, relationnelle, dynamique.

Refuser la Trinité parce qu’elle est jugée « trop complexe » n’est donc pas un acte d’humilité biblique.


C’est exiger que Dieu se conforme aux limites de l’intelligence humaine. Or la foi biblique commence précisément là : lorsque l’homme accepte que Dieu dépasse ses catégories sans jamais se contredire, et que l’intelligence n’est pas appelée à réduire Dieu, mais à se laisser élever par Lui.



VIII. Liturgie biblique et idolâtrie inversée


La Bible ne connaît pas de culte désincarné, mental ou purement intérieur. Dès l’Ancien Testament, Dieu ordonne des gestes, des lieux, des objets, des odeurs, des paroles répétées. Le culte biblique est corporel, visible, structuré. Il engage l’homme tout entier. C’est précisément ce que la théologie des Témoins de Jéhovah rejette, au nom d’une conception abstraite et désymbolisée de Dieu.


Or ce rejet entre en collision frontale non seulement avec l’Ancien Testament, mais avec la vision du Ciel elle-même telle qu’elle est donnée dans l’Apocalypse.


L’encens, d’abord, n’est jamais présenté comme une invention humaine. Dieu en donne lui-même la prescription précise :


« Tu feras un autel pour brûler l’encens… Aaron y fera brûler l’encens aromatique ; chaque matin, quand il préparera les lampes, il le fera brûler. » (Exode 30,1.7, LXX)

Ce même encens réapparaît explicitement dans la liturgie céleste :


« Un autre ange vint et se tint près de l’autel, tenant un encensoir d’or ; on lui donna beaucoup d’encens pour l’offrir, avec les prières de tous les saints, sur l’autel d’or qui est devant le trône. » (Apocalypse 8,3)

Le texte ne laisse aucune ambiguïté : l’encens n’est pas une concession pédagogique temporaire, mais un langage liturgique qui traverse la Révélation jusqu’au Ciel. Le rejeter comme idolâtre revient mécaniquement à qualifier d’idolâtrique la liturgie céleste elle-même.


L’autel, ensuite, structure l’espace sacré biblique. Il est le point de jonction entre la terre et Dieu. Dans l’Apocalypse, il n’est ni aboli ni symboliquement dissous :


« Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu. » (Apocalypse 6,9)

Il existe donc une géographie céleste. Le Ciel a un autel. Refuser l’autel sur terre, ce n’est pas purifier le culte, c’est nier l’analogie biblique entre le culte terrestre et le culte céleste.


La prosternation corporelle est tout aussi centrale. Abraham se prosterne, Moïse se prosterne, les prophètes se prosternent. Et dans l’Apocalypse, cette posture n’est pas réservée aux hommes, mais aux puissances célestes elles-mêmes :


« Les vingt-quatre Anciens se prosternèrent devant celui qui siège sur le trône et adorèrent celui qui vit aux siècles des siècles. » (Apocalypse 4,10)

Le corps n’est pas un obstacle à l’adoration. Il en est l’instrument voulu par Dieu. Rejeter les gestes, c’est implicitement refuser la manière dont Dieu a créé l’homme pour le louer.


Les vêtements liturgiques participent de la même logique. Dieu ordonne explicitement qu’ils soient faits « pour la gloire et la beauté » :


« Tu feras des vêtements sacrés pour Aaron ton frère, pour la gloire et pour la beauté. » (Exode 28,2)

Or la vision finale ne montre pas un Ciel dépouillé de toute forme visible, mais une liturgie vêtue :


« Ils sont revêtus de robes blanches, et des palmes sont dans leurs mains. » (Apocalypse 7,9)

La blancheur, la distinction vestimentaire, la symbolique visuelle ne sont jamais dénoncées comme idolâtriques. Elles sont au contraire assumées comme langage de la sainteté.


Le chant enfin n’est pas une émotion spontanée laissée à l’arbitraire. Il est structuré, répété, rituel.


« Saint, Saint, Saint, le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, celui qui était, qui est et qui vient. » (Apocalypse 4,8)

Cette répétition n’est pas une pauvreté spirituelle ; elle est le langage même de l’éternité. La liturgie céleste est répétitive parce qu’elle est parfaite.


Face à cet ensemble, l’alternative est inévitable. Soit ces éléments sont idolâtres, et alors Dieu les a prescrits lui-même, jusqu’au Ciel. Soit ils sont bibliques, et alors le rejet systématique qu’en font les Témoins de Jéhovah ne relève pas d’une fidélité accrue à Dieu, mais d’une réinterprétation idéologique de la Révélation.


Ce rejet ne détruit pas l’idolâtrie. Il la déplace. Il remplace le Dieu vivant, qui se donne à voir, à entendre et à toucher selon sa volonté, par un concept abstrait, désincarné, sans chair, sans odeur, sans geste. L’idole n’est plus une statue ; elle devient une idée. Or la Bible combat l’idolâtrie précisément en rappelant que Dieu parle, agit, se manifeste et ordonne la manière dont il veut être adoré.


La liturgie catholique ne rajoute rien à l’Écriture. Elle épouse la forme même de la Révélation. La refuser, ce n’est pas protéger Dieu contre les hommes. C’est refuser d’adorer Dieu comme Lui-même a choisi de se révéler.


« Que ton Nom soit sanctifié » : sanctification biblique, non-prononciation du Nom et données manuscrites


YHWH dans la tradition catholique
YHWH dans la tradition Catholique

L’argument avancé par les Témoins de Jéhovah selon lequel la demande « que ton Nom soit sanctifié » impliquerait nécessairement la prononciation phonétique du Nom repose sur une confusion conceptuelle étrangère à la Bible elle-même. Cette confusion tient à l’assimilation abusive de la sanctification à la vocalisation, alors que l’Écriture, de manière constante, distingue la sainteté d’un Nom de son usage phonétique.


Dans la Bible, sanctifier — qadash en hébreu, hagiazein en grec — signifie mettre à part, reconnaître comme saint, manifester la sainteté par l’obéissance, le culte et la conduite. Le sabbat est sanctifié non parce que son nom est prononcé, mais parce qu’il est observé. Le peuple est sanctifié non parce qu’il se nomme, mais parce qu’il est consacré. Le Temple est sanctifié non par la répétition de son appellation, mais parce qu’il est réservé à Dieu. La sainteté biblique n’est jamais sonore ; elle est relationnelle et existentielle.


Cette logique vaut explicitement pour le Nom divin. Dans l’Ancien Testament, profaner le Nom signifie agir d’une manière qui déshonore Dieu devant les nations ; sanctifier le Nom signifie au contraire vivre et agir de façon à faire reconnaître la sainteté de Dieu. Ainsi, « sanctifier le Nom » est un acte historique et moral avant d’être un acte linguistique. La Bible ne connaît aucune équation entre sainteté et prononciation.


Les fragments grecs les plus anciens que nous possédons effectivement — datés du Ier siècle avant ou après notre ère — montrent parfois la présence du Tétragramme. Mais cette donnée, souvent invoquée sans nuance, doit être lue attentivement. Dans ces manuscrits, le Nom n’est jamais intégré au grec : il est inséré graphiquement, en caractères hébraïques ou paléo-hébreux, au sein d’un texte grec fluide. Cette coexistence visuelle indique un geste de copiste, non une norme linguistique.


Ce fait matériel est décisif. Le copiste copie normalement le texte grec, puis, à l’endroit du Nom, change de système graphique. Il ne traduit pas. Il ne translittère pas de manière régulière. Il marque une rupture. Le Nom n’est pas préservé dans la langue ; il est mis à part dans l’écriture. Cette pratique correspond exactement à ce que l’on sait des usages juifs de l’époque : ne pas prononcer le Nom, ne pas le traduire, mais le signaler visuellement par respect. Il ne s’agit pas d’une volonté de diffusion, mais de séparation sacrale.


C’est pourquoi ces fragments plaident contre la thèse des Témoins de Jéhovah plutôt que pour elle. Ceux-ci les présentent comme s’ils prouvaient que le Nom était destiné à être lu, prononcé et diffusé partout. Or les manuscrits montrent l’inverse : le Nom est mis à distance, hors du flux linguistique, sans intégration syntaxique. Si l’objectif avait été une conservation fonctionnelle du Nom, on aurait observé une translittération stable (IAO partout), ou une traduction systématique, ou au moins une norme cohérente. Or ce que l’on constate est une pluralité de solutions : hébreu ici, paléo-hébreu là, IAO ailleurs, et Kyrios dans d’autres manuscrits contemporains. Cela décrit une période de flottement rituel, non une doctrine textuelle.


C’est précisément dans ce cadre qu’apparaît la non-prononciation du Tétragramme dans le judaïsme ancien. Cette pratique ne naît pas d’un désir de dissimulation, mais d’un approfondissement de la conscience de la sainteté. Dès la période du Second Temple, le Nom révélé à Moïse est connu, écrit, commenté, médité, mais progressivement retiré de l’usage oral ordinaire afin d’éviter sa banalisation. Cette retenue s’enracine dans l’Écriture elle-même : le Nom est redoutable, associé à la présence divine, et son usage profane est perçu comme une profanation. La tradition rapportant que le Grand Prêtre prononçait le Nom lors du Yom Kippour n’est pas une invention tardive, mais l’indice d’un usage rituel exceptionnel précisément parce que le Nom est saint.


Cette mise à part du Nom est confirmée par les données manuscrites. Les fragments grecs anciens de la Septante qui contiennent le Tétragramme — tels que le Papyrus Fouad 266 (Deutéronome, fin Ier siècle avant notre ère), 4Q120 (Lévitique, Qumrân, Ier siècle avant notre ère, avec la forme ΙΑΩ), Papyrus Oxyrhynchus 3522 (Job, Ier siècle de notre ère) ou Papyrus Oxyrhynchus 5101 (Psaumes, fin Ier–début IIe siècle) — montrent tous la même chose : le Nom n’est jamais intégré à la langue grecque. Il est inséré graphiquement, en hébreu ou en paléo-hébreu, au sein d’un texte grec par ailleurs fluide. Le copiste change de système graphique à l’endroit du Nom. Ce geste n’encourage pas la prononciation ; il marque visuellement ce qui est mis à part. Il s’agit d’un signe de révérence, non d’une norme linguistique.


Cette pratique est par ailleurs loin d’être uniforme. D’autres manuscrits anciens, parfois contemporains, utilisent ήδη Kyrios (« Seigneur ») sans aucune insertion du Tétragramme. Les grands codex bibliques complets que nous possédons — Vaticanus et Sinaiticus au IVe siècle, Alexandrinus au Ve siècle — n’ont jamais le Tétragramme. Cette diversité atteste une pluralité ancienne de pratiques, non l’existence d’une Septante originelle uniforme avec YHWH partout. Le silence documentaire du IIe siècle avant notre ère, où aucun manuscrit grec ne nous est parvenu, ne permet en aucun cas d’affirmer une norme universelle perdue ; il interdit au contraire toute reconstruction dogmatique.


La prière enseignée par Jésus s’inscrit pleinement dans cette tradition. Lorsqu’il dit « que ton Nom soit sanctifié », il ne demande pas que le Nom soit vocalisé, mais qu’il soit reconnu comme saint, honoré par la foi et l’obéissance, manifesté dans l’histoire par l’agir de Dieu et la fidélité de ceux qui lui appartiennent. Jésus lui-même, parlant araméen et priant dans un contexte juif où le Tétragramme n’était pas prononcé, n’introduit aucune rupture. Il assume la tradition biblique et l’approfondit. Le Nom est sanctifié non par un son, mais par la révélation du Père, par la justice, par la vérité, par l’amour.


Les exemples bibliques de sanctification sans prononciation sont innombrables. Le sabbat est sanctifié par l’observance. Le Temple est sanctifié par la consécration. Le peuple est sanctifié par l’alliance. Le Nom est sanctifié lorsque Dieu agit « pour l’amour de son Nom », c’est-à-dire pour la vérité de ce qu’il est, non pour la diffusion d’une vocalisation. La sainteté biblique est toujours une mise à part réelle, jamais une incantation.


C’est ici que la lecture des Témoins de Jéhovah révèle son biais. En transformant la sanctification du Nom en obligation de prononciation, elle substitue à une théologie de la sainteté une théologie de la phonétique. Elle fait dépendre la fidélité à Dieu d’un son reconstruit tardivement, alors même que ni l’hébreu biblique ni le grec ancien ne transmettent cette vocalisation, et que les manuscrits montrent au contraire une retenue volontaire. En prétendant que quelqu’un aurait voulu empêcher que le Nom soit prononcé, elle inverse le sens des données : le Nom n’a pas été caché par hostilité, il a été mis à part par révérence.


Ainsi comprise la prière « que ton Nom soit sanctifié » ne soutient nullement l’idée qu’il faudrait prononcer le Tétragramme. Elle affirme au contraire que le Nom de Dieu est si saint qu’il ne relève pas de l’usage ordinaire, mais de la reconnaissance, de la foi et de l’obéissance. Ce n’est pas le silence qui profane le Nom. C’est sa réduction à un simple son.


« Je suis » : quand la puissance du Nom ne passe pas par la prononciation


Un élément est systématiquement négligé dans l’argumentation des Témoins de Jéhovah : le comportement même de Jésus face au Nom divin. Or c’est précisément là que la question se déplace de manière décisive.

Dans les Évangiles, Jésus prononce à plusieurs reprises une formule d’une extrême sobriété — « je suis » — qui, dans le contexte biblique, ne peut être entendue comme une simple auto-désignation. Que ce soit en araméen (’anā hū / ’anā ’ītā selon les reconstructions) ou en grec (ἐγώ εἰμι), cette expression renvoie directement à la révélation du Nom en Exode 3, telle qu’elle est reçue dans la tradition juive et grecque : « Je suis » / « Celui qui est ».


Le point crucial est le suivant : Jésus ne prononce jamais le Tétragramme, ni sous une forme hébraïque, ni sous une vocalisation reconstruite. Pourtant, l’effet produit par cette simple formule est sans équivalent. Dans l’épisode de l’arrestation, lorsqu’il répond « ἐγώ εἰμι », les soldats « reculèrent et tombèrent à terre » (Jean 18,5–6). Ce renversement ne s’explique ni par la rhétorique, ni par la psychologie, ni par la force physique. Il s’agit d’un effet théophanique. La puissance ne réside pas dans la phonétique d’un Nom, mais dans l’identité qui se révèle.


Ce phénomène n’est pas isolé. Jésus affirme « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean 8,58), provoquant immédiatement une réaction de scandale théologique. Là encore, ce n’est pas la prononciation d’un Nom sacré qui choque, mais l’appropriation de ce que le Nom signifie. Jésus se situe sur le plan de l’être, non sur celui de la vocalisation.


Cette donnée est problématique pour la théologie des Témoins de Jéhovah à double titre. D’une part, elle montre que la révélation du Nom peut s’opérer sans que le Tétragramme soit prononcé. D’autre part, elle révèle que la puissance associée au Nom divin n’est jamais présentée dans l’Écriture comme dépendante d’une prononciation correcte. Si tel était le cas, alors le simple « je suis » n’aurait aucun effet. Or il renverse, il scandalise, il révèle.


Cela conduit à une question philologique incontournable : existe-t-il seulement une “bonne prononciation” du Tétragramme au sens phonétique ? Tout ce que nous savons de l’hébreu ancien indique le contraire. Le texte consonantique ne note pas les voyelles. La vocalisation massorétique est tardive. La forme « Jéhovah » est une construction médiévale résultant de la combinaison des consonnes YHWH avec les voyelles d’Adonaï. Aucun témoin antique — ni hébreu, ni grec, ni latin — ne transmet cette vocalisation comme authentique. Même la forme souvent avancée « Yahweh » reste une reconstruction savante, plausible, mais non certaine.



Avant la période du Second Temple, nous ne disposons d’aucune attestation phonétique directe. Pendant la période du Second Temple, la non-prononciation est déjà attestée comme pratique de révérence. Et après cette période, la tradition juive comme la tradition chrétienne connaissent le Nom, l’enseignent, le commentent, mais le retirent de l’usage ordinaire. Rien n’indique une perte. Rien n’indique un effacement volontaire. Encore moins un complot.


Ce constat va, en revanche, entièrement dans le sens d’une lecture trinitaire de la Révélation. Car si le Nom divin ne se réduit pas à une vocalisation, s’il désigne l’être même de Dieu, son autorité et sa vie, alors il devient intelligible que ce Nom soit révélé pleinement non par un son, mais par une personne. Jésus ne révèle pas un mot caché ; il révèle le Père. « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14,6). Le Nom n’est plus seulement invoqué ; il est habité.


C’est pourquoi Jésus peut affirmer sans contradiction : « Moi et le Père nous sommes un » (Jean 10,30), tout en priant le Père, en lui obéissant et en se recevant de lui. Cette unité n’est pas une confusion des personnes, mais une communion d’être. Elle éclaire le cœur même de la prière sacerdotale, où Jésus demande que les siens soient un « comme nous sommes un », non par fusion, mais par participation. La Trinité ne dissout pas l’unité de Dieu ; elle en manifeste la profondeur relationnelle.


C’est précisément ici que l’obsession de la prononciation devient cruciale dans la théologie des Témoins de Jéhovah. Leur système repose sur une conception de l’unité divine comme solitude absolue. Ne pouvant admettre une unité relationnelle, ils ont besoin d’un marqueur extérieur — le Nom phonétique — pour préserver l’identité de Dieu.


Cette exigence entraîne une construction tardive qui s’auto-valide par une série d’affirmations circulaires : le Nom doit être prononcé ; s’il ne l’est pas dans les textes, c’est qu’il a été supprimé ; s’il a été supprimé partout, c’est la preuve d’une apostasie générale ; et si cette apostasie est générale, alors seule une restauration moderne peut être légitime. Le raisonnement ne part pas de l’Écriture ; il la reconstruit à partir d’un postulat.

C’est également ce qui conduit à une lecture fragmentée de Jésus. Les textes affirmant son humanité — sa fatigue, sa peur, sa prière, sa souffrance — sont utilisés comme s’ils contredisaient sa divinité. Or l’Écriture ne les oppose jamais. Jésus pleure : « Jésus pleura » (Jean 11,35). Il éprouve l’angoisse : « Mon âme est triste à en mourir » (Matthieu 26,38). Il prie : « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse » (Luc 22,42).


Ces paroles ne diminuent pas sa révélation ; elles l’accomplissent. Il est vraiment homme, et c’est précisément pour cela qu’il peut révéler Dieu sans l’abolir.

Dans une lecture trinitaire, ces textes ne sont pas des contradictions à résoudre, mais des dimensions à tenir ensemble. Le Fils révèle le Père non en niant son humanité, mais en la traversant. Le Nom de Dieu n’est pas livré comme une formule à prononcer correctement, mais comme une vie à recevoir. Là où une théologie strictement unitarienne doit choisir entre l’unité de Dieu et la réalité du Christ, la Trinité permet de confesser l’un et l’autre sans les mutiler.


L’argument selon lequel la sanctification du Nom exigerait sa prononciation se heurte frontalement au témoignage des Évangiles. Jésus révèle le Nom en profondeur — par son être, par sa relation au Père, par le don de l’Esprit — sans jamais en faire un objet de récitation. Là où la théologie des Témoins de Jéhovah absolutise un son incertain, l’Écriture montre une révélation qui passe par la communion, la vérité et la vie.


Si le Nom de Dieu avait besoin d’être correctement prononcé pour être sanctifié, Jésus aurait été le premier à en livrer la vocalisation. Or il ne le fait pas. Il fait mieux : il manifeste ce que le Nom signifie. Et cela suffit à faire tomber les hommes à terre.


Fixation des textes dès le Ier siècle et impossibilité d’une suppression ultérieure


La thèse d’une « grande apostasie » ayant entraîné la suppression du Nom divin ou de sa prétendue prononciation par Jésus repose sur une chronologie abstraite, rarement confrontée aux faits matériels. Or ces faits sont aujourd’hui suffisamment établis pour rendre cette hypothèse historiquement intenable.


Selon la doctrine des Témoins de Jéhovah, la « grande apostasie » aurait commencé dès la fin du Ier siècle, se serait amplifiée au IIᵉ siècle, et aurait profondément altéré le texte biblique avant toute stabilisation canonique, culminant plus tard avec l’Église impériale du IVᵉ siècle. C’est dans cet intervalle que serait intervenue la disparition du Nom.

Or ce schéma entre en contradiction directe avec l’état réel des témoins les plus anciens, dont certains remontent précisément au Ier siècle.

Du côté des écrits pauliniens, la situation est particulièrement décisive. Les lettres de Paul sont les textes chrétiens les plus anciens que nous possédions.


Le Papyrus 46 (P46), contenant une large collection des épîtres pauliniennes, est généralement daté entre 90 et 125 apr. J.-C., certains spécialistes proposant même une datation fin Ier siècle. Or ce manuscrit, antérieur à toute institution ecclésiale centralisée, emploie systématiquement Kyrios et ne contient aucune occurrence du Tétragramme.

Cela signifie que la théologie paulinienne, telle qu’elle est transmise dès l’origine, ne repose pas sur la prononciation du Nom, mais sur la confession du Seigneur.


Pour les Évangiles, le constat est identique. Des fragments attribués à Matthieu remontent à une période extrêmement ancienne.


Le Papyrus 104 (P104), contenant Matthieu 21, est généralement daté fin Ier siècle ou tout début du IIᵉ siècle. Bien que fragmentaire, il témoigne d’un texte déjà conforme à la tradition grecque reçue, sans Tétragramme, sans trace d’une prononciation du Nom dans la bouche de Jésus.

À cela s’ajoutent les témoins très précoces du début du IIᵉ siècle, qui prolongent directement cette continuité :


P52 (Jean) : vers 125–150P66 (Jean) : vers 175–200P75 (Luc–Jean) : vers 175–225


Ces manuscrits ne sont pas des innovations tardives ; ils prolongent un état textuel déjà établi. Ils proviennent de milieux distincts, sans coordination possible, et pourtant tous concordent : absence du Tétragramme, usage de Kyrios, aucune parole de Jésus contenant une prononciation du Nom.

Du côté des traditions araméennes et syriaques, la continuité est la même. Les plus anciens témoins syriaques, bien que conservés dans des manuscrits plus tardifs (IVᵉ–Vᵉ siècles), traduisent des traditions grecques antérieures déjà fixées. Aucun ne transmet le Tétragramme dans les paroles de Jésus. Là encore, l’uniformité est totale.


Les grands codex complets du IVᵉ et du Vᵉ siècle — Vaticanus, Sinaiticus, Alexandrinus — ne font que consolider une tradition reçue. Ils n’effacent rien ; ils héritent d’un texte où le Nom n’apparaît déjà pas.


Il en résulte une conséquence méthodologique incontournable :si la suppression du Nom ou de sa prononciation avait eu lieu lors d’une « grande apostasie », elle aurait nécessairement laissé des traces textuelles antérieures divergentes. Or nous n’en avons aucune. Ni au Ier siècle, ni au début du IIᵉ, ni dans les traditions parallèles. L’absence n’est pas tardive ; elle est originelle dans la tradition transmise.


Ce point est d’autant plus contraignant que les Témoins de Jéhovah reconnaissent et utilisent eux-mêmes ces manuscrits dans leurs publications, leurs interlinéaires et leurs argumentaires. Ils ne peuvent donc pas invoquer une falsification universelle sans mettre en cause la fiabilité du corpus sur lequel repose leur propre traduction.

La chronologie réelle impose donc une conclusion simple :bien avant toute « grande apostasie » théorisée, les écrits apostoliques sont déjà fixés dans un état où ni le Tétragramme, ni une prononciation du Nom par Jésus ne sont présents. Il ne s’agit pas d’un élément perdu, mais d’un élément qui n’a jamais appartenu au dépôt textuel transmis.


Ce constat ne fragilise pas l’Écriture. Il révèle au contraire que la révélation du Nom, telle que Jésus et les apôtres l’ont transmise, ne dépend pas d’une vocalisation conservée, mais d’une identité révélée et confessée. Toute tentative de réintroduire un Nom phonétique absent de tous les témoins anciens relève non de la critique textuelle, mais d’une projection doctrinale a posteriori.


Jésus a-t-il prononcé le Tétragramme ? Données manuscrites, araméennes et incohérence doctrinale


L’affirmation selon laquelle Jésus aurait prononcé le Tétragramme — affirmation parfois avancée ou insinuée par les Témoins de Jéhovah — ne repose sur aucun témoin textuel, ni grec, ni araméen, ni patristique. Elle est une hypothèse reconstruite, dépourvue de support manuscrit, et elle entre en tension directe avec leur propre doctrine de la transmission providentielle de l’Écriture.


Du point de vue des manuscrits grecs du Nouveau Testament, la situation est sans ambiguïté. Aucun fragment, aucun papyrus, aucun codex — des papyri les plus anciens (P52, P66, P75) aux grands codex complets (Vaticanus, Sinaiticus, Alexandrinus) — ne contient le Tétragramme, ni dans la bouche de Jésus, ni ailleurs. Le terme employé est systématiquement Kyrios. Cette unanimité matérielle est d’autant plus décisive qu’elle traverse toutes les familles textuelles et toutes les aires géographiques connues de la transmission chrétienne antique.


L’argument est parfois déplacé vers l’araméen, langue probable de l’enseignement oral de Jésus. Or, là encore, les données contredisent l’hypothèse TJ. Les plus anciennes versions syriaques des Évangiles — l’Ancien Syriaque (Curetonien et Sinaïtique, IVᵉ–Vᵉ siècles) puis la Peshitta (Vᵉ siècle) — n’emploient jamais le Tétragramme dans les paroles de Jésus. Elles utilisent les équivalents araméens de « Seigneur » (Marya), conformément à la pratique juive du Second Temple. Aucun manuscrit syriaque ancien ne transmet une prononciation du Nom dans la bouche de Jésus.


Il est essentiel de noter que les évangiles araméens “reconstitués” ou tardifs parfois invoqués dans des discussions populaires ne sont pas des témoins antiques indépendants, mais des rétroversions médiévales ou modernes à partir du grec. Ils n’ont aucune valeur probante pour établir une pratique du Ier siècle.

Le point le plus problématique pour la théologie des Témoins de Jéhovah est toutefois doctrinal. Ils affirment que Dieu veille activement à la transmission fidèle de sa Parole et que l’Écriture ne peut être corrompue dans ses éléments essentiels.


Or soutenir que Jésus aurait enseigné ou utilisé une prononciation sacrée absolument centrale, laquelle aurait ensuite été entièrement effacée de tous les témoins manuscrits — grecs, araméens, syriaques, coptes, latins — implique une défaillance massive et universelle de cette transmission. Une telle hypothèse contredit directement leur principe fondamental.

Autrement dit ils se trouvent devant une alternative inévitable :


  • soit Dieu n’a pas préservé un élément qu’ils jugent essentiel, ce qui ruine leur doctrine de la transmission ;

  • soit cet élément n’était pas essentiel — ni pour Jésus, ni pour les apôtres, ni pour l’Église primitive.


L’absence totale du Tétragramme dans les paroles de Jésus, confirmée par tous les témoins anciens disponibles, n’est donc pas une lacune accidentelle, mais un fait structurel de la tradition chrétienne la plus ancienne. Elle s’accorde avec la pratique juive du Second Temple, validée par Jésus lui-même lorsqu’il reconnaît l’autorité de la tradition de la Loi transmise par ceux qui siègent sur la chaire de Moïse (Matthieu 23). L’argument d’un judaïsme corrompu, qui aurait faussé la transmission du Nom, devient alors historiquement et théologiquement caduc.


La conclusion s’impose avec sobriété : aucun texte ancien ne permet d’affirmer que Jésus a prononcé le Tétragramme. Tous montrent, au contraire, que la révélation du Nom s’opère sans sa vocalisation. Faire dépendre la sanctification du Nom d’un son hypothétique revient à imposer au texte une exigence qu’il ne porte pas — et à mettre en difficulté la doctrine même de la fidélité divine à sa Parole.


Anti-papisme proclamé, magistère implicite pratiqué


Les Témoins de Jéhovah se présentent historiquement comme un mouvement de rupture radicale avec toute forme de « papisme », entendu comme autorité doctrinale centralisée, infaillible et imposée aux fidèles. Cette posture a constitué l’un des marqueurs identitaires fondateurs du mouvement : rejet des conciles, rejet de la tradition, rejet de toute instance interprétative s’imposant au texte biblique. L’Écriture seule devait être la norme, lue directement par chaque croyant.


Or cette revendication de liberté herméneutique ne résiste ni à l’histoire du mouvement, ni à sa pratique actuelle.


Depuis son fondateur, l’organisation a connu de profondes évolutions doctrinales : datations eschatologiques successivement abandonnées, relectures majeures de textes clés, modifications substantielles de positions antérieures sur le salut, la génération de 1914, ou encore la compréhension du rôle du Christ. Ces changements n’ont jamais été opérés par un libre examen collectif, mais par des décisions venues du centre, progressivement consolidées dans une structure hiérarchique de plus en plus marquée.


Aujourd’hui, l’autorité doctrinale des Témoins de Jéhovah est exercée par un organe central — le Collège central — qui décide seul des interprétations autorisées, des formulations admises, et des traductions officielles. La Traduction du Monde Nouveau n’est pas le fruit d’un travail académique ouvert, soumis à la critique des pairs, mais d’un processus interne, placé sous contrôle institutionnel strict. Les traducteurs ne sont pas publiquement identifiés, leurs compétences linguistiques ne sont pas discutées contradictoirement, et les choix de traduction ne font l’objet d’aucun débat accessible aux fidèles.


La conséquence est décisive : le lecteur francophone de la Traduction du Monde Nouveau ne lit pas simplement la Bible, mais une interprétation normée, dans laquelle certains mots sont ajoutés, d’autres atténués, et certains verbes redéployés pour cadrer avec une théologie déjà établie. Or cette médiation n’est que rarement explicitée aux fidèles. Peu savent, par exemple, que des termes comme « autres » ont été ajoutés sans appui grec, ou que certaines formulations sont absentes des manuscrits anciens, y compris ceux qui ont servi de base au travail de Watchtower elle-même.


Il en résulte une situation paradoxale. Le mouvement qui dénonce le magistère catholique comme une confiscation de l’Écriture pratique, de fait, une forme de magistère fonctionnel : centralisé, non contradictoire, normatif, et non accessible à la vérification directe par la majorité de ses membres. La différence n’est pas structurelle, mais rhétorique. Là où l’Église catholique nomme son magistère, en expose les critères et l’histoire, l’organisation des Témoins de Jéhovah exerce une autorité doctrinale sans la nommer comme telle.


Le drame est que cette autorité ne résisterait guère à une confrontation ouverte avec les sources grecques anciennes. Une lecture suivie depuis les manuscrits les plus anciens — papyri, codex, témoins de la Septante — met rapidement en lumière les ajouts, les glissements sémantiques et les atténuations nécessaires pour faire tenir le système. Et cette lecture critique ne repose pas sur des documents extérieurs ou hostiles, mais souvent sur les mêmes bases textuelles que celles utilisées par Watchtower elle-même.


Le problème n’est pas celui d’une opposition entre « Écriture » et « autorité ». Toute communauté interprétante suppose une autorité. Le véritable enjeu est celui de la transparence et de la cohérence. En prétendant rejeter toute autorité doctrinale, les Témoins de Jéhovah ont en réalité déplacé l’autorité sans la reconnaître, la rendant d’autant plus contraignante qu’elle est invisible.


Ce dernier encadrement éclaire l’ensemble du dossier : si le texte biblique doit être continuellement ajusté, corrigé ou filtré pour correspondre à une lecture imposée d’en haut, alors le problème n’est pas la Bible, ni même la traduction prise isolément. Il est la dépendance structurelle à une autorité interprétative non assumée — exactement ce que le mouvement affirme pourtant vouloir combattre.


Conclusion


La question initiale n’était pas celle de la facilité. Aucune grande réalité biblique n’est facile. La question portait plus en amont, sur la possibilité même d’une lecture fidèle : le texte biblique peut-il être accueilli tel qu’il se donne, ou impose-t-il d’être constamment réaménagé pour correspondre à un cadre préalable ? Autrement dit, la Révélation est-elle capable de se tenir par elle-même, ou oblige-t-elle à des ajustements continus pour ne pas se heurter à une logique que nous aurions fixée d’avance ?


À mesure que les textes ont été examinés — depuis la Septante jusqu’aux visions de Daniel, depuis la Sagesse jusqu’à l’Apocalypse — une ligne de force s’est dégagée. La Bible ne parle pas d’un Dieu silencieux et solitaire, mais d’un Dieu qui agit, qui parle, qui envoie, qui se manifeste, sans jamais se diviser ni s’amoindrir. Elle ne cherche pas à expliquer ce mystère, mais elle le déploie. Et ce déploiement résiste mal aux tentatives de réduction.


Ce qui apparaît alors n’est pas tant une opposition entre deux doctrines qu’entre deux attitudes face au texte. L’une accepte que l’Écriture puisse excéder nos catégories immédiates, quitte à reconnaître une complexité qui n’est ni arbitraire ni décorative. L’autre cherche à préserver une simplicité conceptuelle, mais se trouve contrainte, pour y parvenir, d’intervenir sans cesse sur les mots, les structures et les relations que le texte établit lui-même.


Dans ce contexte, la Trinité ne se présente pas comme une construction destinée à résoudre tous les problèmes, ni comme une formule destinée à clore le débat. Elle apparaît plutôt comme une manière de ne pas dissocier ce que l’Écriture tient ensemble : l’unité de Dieu et la pluralité de ses modes de présence, la transcendance et la médiation, la parole et l’action, l’invisibilité et la manifestation. Elle ne prétend pas épuiser Dieu, mais elle refuse de le simplifier au point de le rendre incohérent.


Il en va de même pour le culte. La Bible ne connaît pas une foi purement intérieure, abstraite, désincarnée. Elle parle de gestes, de signes, de lieux, de voix, de silence et de beauté. Le culte n’est pas un ajout tardif à la foi ; il en est l’expression visible. Refuser cette dimension au nom d’une pureté intellectuelle revient moins à purifier la foi qu’à la priver de son langage propre.


Au terme de ce parcours, une chose demeure. Le choix n’est pas entre un Dieu simple et un Dieu complexe. Il est entre un Dieu que l’on laisse être tel que l’Écriture le révèle, et un Dieu que l’on reconstruit pour qu’il n’excède jamais nos cadres. La Trinité ne supprime pas le mystère, mais elle empêche qu’il se transforme en contradiction. Elle ne dissipe pas l’obscurité, mais elle évite qu’elle devienne arbitraire.


Peut-être est-ce là, finalement, l’enjeu le plus décisif : accepter que la Révélation ne soit pas toujours confortable, mais qu’elle demeure intelligible — non parce qu’elle se plie à nos attentes, mais parce qu’elle reste fidèle à ce qu’elle dit de Dieu.






 
 
 

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